à la Une

Peut-on prévoir les transformations profondes de l’action sociale et humanitaire?

L’article « Collaborations disruptives dans l’humanitaire« , résumant la première année du projet Proximus, vient d’être publié sur le site de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Cliquer ici pour y accéder. Merci à l’IRIS pour son soutien.

Publicités

Santé communautaire et approche collaborative

slum-children-paint_0Depuis la déclaration d’Alma-Ata (1978), proclamant que « la promotion et la protection de la santé des peuples est la condition sine qua non d’un progrès économique et social soutenu en même temps qu’elles contribuent à une meilleure qualité de la vie et à la paix mondiale », il est communément admis que le développement de la santé primaire est plutôt un échec[1], ou tout au moins pas un succès, par opposition aux réels succès des objectifs du millénaire pour le développement (OMD) en matière de santé.

Durant les trente dernières années, les progrès en matière de santé ont été largement dus aux approches verticales (de larges programmes, décidés notamment par les instances des Nations Unies, et appliqués dans les pays cibles à coup de centaines de millions de dollars). En revanche, ces approches ont parfois désorganisé les systèmes de santé, en détournant des ressources humaines qualifiées[2] au profit de programmes bien financés, de l’OMS ou d’autres programmes verticaux, comme la vaccination.

Est-il possible de « décréter » la santé primaire ? Dans de nombreux pays, le système de santé est organisé avec des centres de santé primaires, desservant quelques milliers de personnes, avec un personnel du niveau infirmier, des centres de santé secondaires, desservant quelques dizaines de milliers de personnes, avec un ou des médecins, et des hôpitaux, desservant plusieurs centaines de milliers de personnes, avec tous les services, incluant une maternité. Toutefois, dans de nombreux pays, l’absentéisme ou le niveau du personnel n’est pas au niveau attendu[3], malgré des années d’effort. Faut-il en déduire que rien n’est faisable et que seule la santé privée est la solution ? Loin de là. Mais cette analyse traditionnelle repose sur l’acception commune que la santé est l’affaire de professionnels. Ceci laisse totalement de côté la promotion de la santé (bien qu’elle ait été au cœur d’Alma-Ata) (comme la promotion de l’usage du préservatif pour réduire les risques de transmission des maladies sexuellement transmissibles). En effet, le recours aux médiateurs de santé (nouvellement prévu en France dans la loi de santé 2016), dont le rôle est d’informer leurs communautés en matière de santé, transforme les approches de la santé.

Le meilleur exemple vient d’Ebola. Ce nom a suffi à lever des centaines de millions de dollars, voire un milliard, pour financer des centres de traitement Ebola (ETC) – ces hôpitaux où le personnel est habillé comme des astronautes. En Sierra Leone, les centres de santé primaire, sans équipement et avec du personnel non formé, ont été déserté dès l’apparition de l’épidémie. Mais ce ne sont pas les ETC qui ont arrêté l’épidémie ; ils ont soigné de l’ordre de 10 000 personnes. En parallèle, plusieurs ONG (Care, Save the Children, Médecins du Monde), ont mis en place un réseau de plus de mille volontaires communautaires – médiateurs de santé – à Monrovia et dans sa banlieue. Ces médiateurs, issus des communautés locales, avec l’aide des leaders communautaires, ont visité tous leurs voisins, pour leur expliquer comment se protéger d’Ebola. Au final, ils ont sauvé des millions de vie ! Quand de nouveaux cas sont réapparus, quelques mois après la première épidémie, ils ont été en mesure d’identifier immédiatement le risque, et ont réagi en conséquence, évitant de ce fait une nouvelle épidémie. Ils sont maintenant formés, et reconnus par leurs voisins comme sachant. Nous sommes bien dans de la santé communautaire. Et c’est lié aux approches collaboratives. En fait, il y a de nombreux exemples de succès des médiateurs de santé, issus des communautés pour les aider. On peut citer des exemples en milieu carcéral[4], dans les tribus en Sibérie, dans des communautés agricoles en France (ibido)… En vérité, le développement de la santé de base ira avec le développement de la santé communautaire, et pas seulement dans les « tribus », mais dans les villages, dans les quartiers, dans les bidonvilles…

 

[1] Angus Deaton, (2013), LA GRANDE EVASION, PUF 2016, 360p.

[2] ibido, p.309

[3] Banerjee, A. V., Duflo, E. and Glennerster, R. (2008), PUTTING A BAND-AID ON A CORPSE: INCENTIVES FOR NURSES IN THE INDIAN PUBLIC HEALTH CARE SYSTEM. Journal of the European Economic Association, 6: 487–500. doi:10.1162/JEEA.2008.6.2-3.487

[4] rapport de l’Observatoire de l’accès aux droits et aux soins Médecins du Monde 2015, p.64

Pourquoi est-ce nous qui devons faire quelque chose ? 

En fait, nous ne devons rien faire. Nous devons les laisser faire. Ce n’est pas moi qui le dit, mais Angus Deaton, prix Nobel d’économie 2015.

9782130736868_v100

Dans son livre, « La grande évasion », au chapitre 7 (« Comment aider les laissés-pour-compte ? »), il écrit : « Nous comprenons souvent si mal de quoi ils ont besoin ou envie, et comment leur société fonctionne, que nos tentatives maladroites d’aider selon nos propres termes font plus de mal que de bien. […] Et quand nous échouons, nous persévérons parce que nos intérêts sont en jeu – il s’agit de notre industrie, dans laquelle travaillent surtout nos professionnels de l’aide, qui vaut à nos politiciens plus de prestige et plus de voix – et parce que, après tout, nous devons faire quelque chose. »

Il est pourtant bien difficile de reconnaître que nous devons les laisser faire. Sauront-ils vraiment dire de quoi ils ont besoin, en incluant les besoins pour le long terme ? Sauront-ils faire ? Sauront-ils faire un bon reporting aux bailleurs de fonds ? Sont-ils fiables (pour ne pas dire « Ne sont-ils pas corrompus ») ? Une seule réponse à toutes ces questions (sauf à la dernière entre guillemets) : OUI. Oui, ils savent de quoi ils ont besoin, oui ils connaissent leur société, et ils sont capables de concevoir leurs propres solutions, y compris pour le long terme. Et si ces solutions s’avèrent ne pas convenir, ils seront capables de les arrêter et de tenter quelque chose d’autres. S’il faut s’en convaincre, regardons juste toutes les initiatives locales.

Et oui, cela peut paraître bizarre d’accepter que, plus nous aidons, plus les choses empirent. Après tout, pendant des siècles nous ne les avons pas aidés, et ils n’ont pas évolué. Alors pourquoi cela changerait-il si nous cessions de les aider ? En fait, la situation est extrêmement différente. La technologie a largement répandu le savoir ; et les choses évolueront donc, que nous le voulions ou non. Sauf si nous persistons à inonder d’argent des gouvernements corrompus, qui n’ont précisément aucun intérêt à ce que cela change, car cela les menacerait, et qui emploient donc toute leur autorité à éviter que cela ne change. Sur cela, Angus Deaton rejoint Dambisa Moyo, et son livre extraordinaire « L’aide fatale » (le titre parle de lui-même).

Alors, que devons-nous faire de tout cet argent que consacrent les pays riches à l’aide internationale ? Faire des économies ? Payer moins. Ou plutôt la transférer vers des projets nés localement, basés sur des approches collaboratives ? Les montants nécessaires seront probablement divisés par dix, ce qui libérera des montants colossaux pour financer dans nos pays des recherches autrement non rentables, comme sur la malaria.

Toutefois, il faut mentionner que, à la fois Angus Deaton et Dambisa Moyo considèrent que le champ de la santé fait exception ; Angus Deaton, qui va plus loin que Dambisa Moyo dans ce domaine, fait la différence entre les programmes « verticaux », utiles et efficaces, même s’ils perturbent parfois les systèmes de santé locaux, et la santé primaire, pour laquelle les approches traditionnelles de l’aide se sont, selon lui, révélées inefficaces ; pour la santé primaire, Angus Deaton recommande des approches locales (voir mon post sur ce sujet – publication prochaine).

En résumé, selon ces deux auteurs, le futur du développement repose sur des initiatives locales, auto-initiées, auto-gouvernées, collaboratives et innovantes.

Le collaboratif ne repose pas forcément sur du numérique.

logo-article-4-copy-1« Article 4 », un projet pilote cambodgien de réinsertion pour les prostituées, victimes de violences ou victimes de traite, fournit un bon exemple d’approche collaborative sans appui numérique.

Le projet s’est déployé de 2010 à 2012, et a atteint un taux de réinsertion durable de 35% (contre habituellement 5% dans des projets avec un but similaire).

Le projet utilise des « process utilisateur » et modules, qui permettent aux femmes de nommer leurs difficultés, et de choisir un process adapté pour les résoudre. Le projet a permis le développement d’une vingtaine de modules (analyse psychosociale, travail social, médiation familiale, reconstruction du lien mère-enfant, accès aux soins médicaux, etc.). La méthodologie et les modules ont alors été disséminée au sein des communautés de femmes et transférés à d’autres travailleurs sociaux d’ONG (dont PSE – Pour un Sourire d’Enfant).

La méthodologie repose sur 3 piliers : l’usage de travailleurs pairs (anciennes prostituées, volontaires pour aider les autres et formées aux bases du travail psychosocial), l’intervention de psychologues et de travailleurs sociaux, et l’utilisation de l’importance du lien mère-enfant (pour re-narcissiser les mères et les motiver à se réinsérer).

c10_9638-1A côté de l’approche par les pairs, il est essentiel de mentionner que le commun de connaissances utilisé dans cette approche collaborative a été construit par les utilisatrices elles-mêmes, puis diffusé au sein de ces mêmes communautés. De plus, le projet a été construit selon les principes de la recherche-action et évalué en collaboration avec des universitaires et chercheurs du monde entier (comme des économistes, des psychologues, anthropologues, sociologues, juristes, etc. impliqué en communauté et engagés bénévolement et personnellement, provenant de nombreux pays du monde).

Proximus project : on recrute des bénévoles

Proximus, ou comment le collaboratif transforme l’humanitaire et le social.

Le projet repose sur des méthodes collaboratives, chaque membre donnant le temps qu’il souhaite (de quelques minutes à quelques heures par semaine). Il s’agit d’une approche non-académique, issue du terrain. Le projet est piloté collectivement ; il est la propriété de tous.

Dans la mesure où c’est un projet de recherche, dans un domaine encore mal connu, il n’y a pas de feuille de route clairement arrêtée ; elle doit être définie en commun. Toutefois, la première phase pourrait être constituée par un recensement des projets collaboratifs dans le champ social et humanitaire. L’analyse de ces projets pourrait permettre de voir les contraintes et les facteurs de succès, le cas échéant selon le type de projet. A partir de là, il faut voir comment soutenir de tels projets, et comment partager ce savoir, créant ainsi un commun de la connaissance ouvert à tous.

Pour être une réussite, le projet proximus doit rassembler une base large de bénévoles, si possible du monde entier, et si possible avec une connaissance du terrain (bien que les autres sont aussi les bienvenus pour assurer une diversité).

Si vous êtes intéressés, merci d’envoyer un mail à olivier.lebel@proximus.re (et n’oubliez pas de vous inscrire – voir à droite, ou en bas pour les mobiles et les tablettes).

En quoi l’économie collaborative est-elle pertinente pour répondre aux enjeux humanitaires ?

about4Les démarches collaboratives sont d’abord construites sur du lien entre les personnes. En ce sens, elles renforcent la résilience des populations. Elles sont aussi basées sur l’initiative personnelle pour répondre aux besoins non couverts (exemple de la mise à disposition ou de la location d’équipements) et permettent la construction de réponses originales. Elles ne nécessitent pas toujours des financements importants, en raison de leur caractère circulaire (recyclage, circulation à l’intérieur des communautés), par opposition avec les approches traditionnelles d’allocation ou d’assistance. Elles peuvent mettre permettre de générer des revenus, même si elles ne garantissent pas de répartition équitable. Elles sont donc plus durables, ouvrant vers un changement de pratiques, loin des réponses d’urgence. Enfin, elles ne stigmatisent pas les populations concernées (je préfère ce terme au mot bénéficiaires), puisqu’elles font directement partie de la démarche, en tant que contributeur (voir notamment la démarche http://singa.fr).

NB : La présente section est inspirée de l’article de Flore Berlingen dans la revue Humanitaire n°41, pp. 46 à 50, Défense et illustration de l’économie collaborative

Des “communs” et de l’humanitaire

Lors d’une rencontre avec Michel Bauwens (fondateur de la P2P foundation, et auteur de nombreux livres et articles, spécialiste des communs), il m’a recommandé d’abandonner ce qu’on m’a enseigné, en termes d’organisations et de processus, et de penser en termes de communs. En effet, contrairement aux flux de biens, de services ou d’argent, les approches collaboratives sont basées autour des communs, qu’ils soient communs de la connaissance (comme Wikipedia), ou ressources communes.

Toutefois, c’est encore un challenge d’identifier quels communs pourraient être pertinents dans les actions humanitaires.

Il est clair que le savoir est essentiel dans biens des cas, qu’il s’agisse de la culture des légumes (comme dans l’exemple donné par Doug Reeler dans HORIZONTAL LEARNING Engaging freedom’s possibilities, 18 pages, 2005), ou de la manière d’aider des prostituées qui veulent se réinsérer (article encore à publier), ou de la manière de faire changer les mentalités en utilisant des représentations théâtrales en Egypte (voir http://www.la-croix.com/Archives/2015-01-27/En-Egypte-le-theatre-contre-les-prejuges-2015-01-27-1273622 ).

Les ressources logistiques semblent également un bon candidat pour la mise en commun, bien qu’elles soient, de mon point de vue, trop liées à l’action humanitaire traditionnelle, de livraison de biens et de services, sans impliquer les populations locales.

Les communs dans l’humanitaire demeurent un champ d’investigation, en impliquant des acteurs locaux, pour éviter un biais occidental. A suivre…